Le numérique peut-il être soutenable ?

L’intention de cette note est de mettre en lumière les conséquences environnementales du numérique et les conséquences sociales qui en découlent, et de discuter de la façon dont le Collège des Bernardins peut s’emparer de ce sujet. Nous nous demanderons dans quelle mesure le numérique peut être soutenable, et montrerons que si le Collège peut orienter ses choix numériques en fonction de ces enjeux, l’important est également dans les imaginaires et discours qu’il participe à véhiculer. 

Introduction

Ce que nous appelons numérique est à la fois un système technique (les infrastructures et équipements numériques) et un système d’usages supporté par ce premier. Mais c’est aussi un environnement : les usages, lorsqu’ils sont adoptés par la majorité, deviennent une norme et participent à créer un environnement numérique dans lequel nous sommes plongés. Celui-ci façonne notre société, modifie nos pratiques et leur sens et change notre rapport au monde. Pour décrire ce numérique qui irrigue tous les pans de la société et pénètre toutes les sphères de notre vie, le sociologue Dominique Boullier utilise le terme de pervasif. Cet environnement numérique n’est pas le sujet de notre discussion ici, mais cela nous permet d’énoncer un fait important pour la suite : nous ne vivons pas dans une société avec du numérique mais dans une société numérique.

La partie émergée du système technique est constituée des équipements de notre quotidien (smartphones, équipements informatiques, télévisions, équipements connectés de plus en plus divers…) et d’équipements plus spécifiquement utilisés par des entreprises (capteurs industriels par exemple). Par l’intermédiaire d’infrastructures réseaux  (réseaux de fibres optiques, câbles sous-marins, antennes de réseaux mobiles), les équipements sont connectés à des centres de données (les « datacenters »), répartis à travers le monde, où sont stockés et traités (par des calculs informatiques) des données. Ce que nous appelons le cloud, ce sont en fait ces centres de données, c’est à dire des hangars remplis d’ordinateurs et de baies de stockage (ensemble de disques durs) ! 

C’est la matérialité de ce système technique et les conséquences de celles-ci que nous allons d’abord prendre le temps d’explorer, afin de prendre la mesure des enjeux. Puis, nous verrons quelles sont les stratégies mobilisées pour diminuer les conséquences négatives que le numérique peut avoir sur l’environnement, et montrerons qu’elles sont souvent insuffisantes, voire contre-productives. Nous partagerons alors une façon d’envisager le numérique rompant avec le « solutionnisme technologique », et des propositions pour adopter une forme de tempérance numérique.

La matérialité du numérique

Le vocabulaire que nous utilisons pour nommer et décrire les technologies numériques façonne un imaginaire qui nous fait oublier leur matérialité et le travail humain nécessaire tant à leur production qu’à leur fonctionnement. Des mots tel que cloud (nuage) et dématérialisation évoquent la légèreté, rendant possible l’illimité, la souplesse, l’agilité, et donc l’efficacité et les gains économiques… C’est sur ce champ lexical que s’appuient les fournisseurs d’équipements et de services numériques pour promouvoir leurs produits et services. Le cloud joue ainsi le rôle d’une boîte noire masquant la complexité de l’infrastructure matérielle numérique nécessaire aux usages en ligne. Si l’invisibilisation de l’industrie, de ses travailleurs et de ses conséquences environnementales n’est en soit pas un phénomène nouveau, jamais un vocabulaire ne nous aura autant éloigné de la réalité. La fabrication des infrastructures et équipements numériques repose en fait sur une chaîne logistique mondiale fortement consommatrice de ressources : des ressources énergétiques, des combustibles fossiles pour produire du plastique, de l’eau, du sable (d’où l’on tire le silicium, indispensable aux puces électroniques), du caoutchouc (pour les gaines des câbles terrestres et sous-marins) et, surtout, des ressources métalliques.

Extractivisme

Notre société est passée depuis la fin du XIXe siècle d’une économie exploitant moins d’une dizaine de métaux à une économie en sollicitant une soixantaine. Les ordinateurs et smartphones sont emblématiques de cela : une cinquantaine à une soixantaine de métaux sont impliqués dans leur fabrication. On peut distinguer trois familles de métaux sur lesquels lesquelles reposent les infrastructures et équipements numériques :

  • les grands métaux, utilisés en grande quantité, principalement pour les fonctions structurelles du numérique (réseaux de télécommunications,…) : cuivre, aluminium et différents aciers.
  • les métaux précieux : platine, palladium, rhodium, or, argent.
  • les petits métaux, aussi appelés métaux rares, indispensables de par leurs caractéristiques physiques pour les produits de l’industrie de pointe. Leur production est relativement faible et ils sont principalement des sous-produits de l’industrie minière ou métallurgique. Parmi ceux-ci, l’indium, utilisé dans les écrans plats, des terres rares comme le néodyme, présent dans la quasi-totalité des disques durs, le tantale, présent dans les condensateurs électroniques, ainsi que le gallium et le germanium, nécessaires à la fabrication des semi-conducteurs. Ces métaux sont aussi pour la plupart des métaux stratégiques.

Les problématiques sociales et environnementales liés à ces besoins en métaux sont celles de l’extractivisme de façon générale : expropriations et déplacements de populations ; conflits, tant à des échelles locales que nationales et internationales; pollutions de l’air, de l’eau et des sols, et les conséquences pour la santé qui vont avec ; tarissement de ressources hydriques ; destruction de glaciers, forêts ou zones humides et atteinte à la biodiversité. Les conditions de travail peuvent être par ailleurs particulièrement difficiles, notamment dans les mines artisanales. Certaines de ces problématiques sont exacerbées pour les terres rares et les métaux stratégiques comme nous le verrons plus loin.

Les impacts des activités minières se matérialisent particulièrement à travers l’eau. 

Nécessaire dans la quasi-totalité du processus de production des métaux, la consommation d’eau peut entrer en concurrence avec d’autres usages, dont les besoins quotidiens des populations locales et l’agriculture. Ce qui peut provoquer de fortes tensions, notamment pour les nombreux gisements situés dans des zones soumises à un stress hydrique : 70 % des exploitations minières des six principales compagnies minières dans le monde sont localisées dans des pays où il existe une pénurie d’eau. Un rapport synthétique publié par France Stratégie en 2020 nous apprend par ailleurs que “Les activités d’extraction et de production de métaux, lorsqu’elles sont insuffisamment contrôlées, peuvent être la source d’une intense pollution, affectant divers aspects de l’environnement.” (…) “Les risques de pollution des eaux de surface et souterraines sont multiples : “risques d’écoulement d’acide de mine riche en métaux toxiques, ruissellement d’eaux chargées de sédiments lors de tempêtes, débordement des bassins de décantation de résidus toxiques de la mine, voire rupture du barrage de retenue de ces bassins.” De plus, “l’acidification des cours d’eau et le dépôt de métaux nocifs dans leur lit provoquent une contamination – voire une disparition – de la faune aquatique qui peut s’étendre très en aval des sites miniers.” L’assèchement de la ressource en eau et les diverses pollutions, dont les effets se font sentir longtemps après la fermeture de l’exploitation minière, peuvent ainsi forcer des populations locales à l’exil. En Amérique latine, la question de l’eau joue souvent un rôle central dans les conflits entre les communautés et les exploitants miniers ou les gouvernements locaux. Ces conflits se soldent parfois par des assassinats de défenseurs des droits à la terre et de l’environnement. Dans ce contexte, des organisations défendent un droit à l’eau “conçu comme un droit politique, c’est-à-dire qu’il devrait impliquer le respect de l’autonomie des populations concernées, ainsi que leur droit à décider de leur propre avenir et de celui de leur territoire.”

Les terres rares

Les terres rares sont un groupe de 17 métaux qui possèdent des propriétés physiques qui les rendent indispensables dans de nombreuses applications industrielles, et notamment les technologies numériques pour certaines d’entre elles. Elles sont assez médiatisées de par la dépendance mondiale vis-à-vis de la Chine qui possède un quasi-monopole sur leur production et leur rôle dans la guerre commerciale sino-américaine. Ce quasi-monopole n’est pas tant lié à la répartition des ressources qu’à une question de législation environnementale.

Relativement abondantes dans l’écorce terrestre, leurs gisements sont en revanche généralement peu concentrés. Il est ainsi peu commun de trouver des gisements d’utilité commerciale. Ayant des propriétés chimiques très voisines, les différentes terres rares se trouvent mélangées dans un même minerai, qui peut également contenir des éléments radioactifs. Le traitement pour extraire les métaux est ainsi particulièrement long, énergivore et polluant, et génère des déchets contenants des substances radioactives.

La mine étatsunienne de Mountain Pass fut un un temps la plus grande mine de terres rares. Suite à une série de pollutions et incapable de financer les investissements nécessaires au respect des nouvelles  mesures environnementale, elle ferma en 2002. Elle fut rouverte en 2012, fit faillite deux ans plus tard, et finalement rachetée par un consortium sino-américain en 2017. En France, la raffinerie de Rhône-Poulenc à La Rochelle purifiait 50% du marché mondial de terres rares  dans les années 80. En raison des craintes de la population et de la pression médiatique face aux risques de radioactivité,  il fut décidé de sous-traiter à la Chine une partie du raffinage. Ainsi, la Chine ne s’est pas imposée sur le marché des terres rares grâce à des ressources exceptionnelles, mais grâce à des coûts salariaux bas et à l’absence d’une législation environnementale contraignante. Aujourd’hui, la plus grande mine de terres rares au monde se trouve à Bayan Obo en Mongolie-Intérieure, au nord de la Chine. 70 % de la production mondiale de terres rares sont traitées à Baotou, à 120 km de Bayan Obo. Bien que provoquant un désastre environnemental et sanitaire, les publications sont assez peu nombreuses.

De nouveaux territoires

De nouveaux territoires miniers attisent les convoitises : le Groenland et les fonds marins seraient riches en terres rares et autres métaux. Ce qui inquiètent Groenlandais, ONG environnementales et chercheurs.

Il est a noté qu’à l’heure où certaines voix proposent la réouverture de mines en France (question sur laquelle nous ne nous positionnerons pas ici), les pouvoirs publics prennent tout juste la mesure de la pollution des sols résultant de son passif minier

Conditions de travail

D’après France Stratégie, si les conditions de travail varient en fonction des législations nationales, la concentration des activités extractives dans les pays moins regardants sur ces questions amène à considérer qu’il s’agit d’un enjeu majeur dans de nombreuses exploitations.

Un cas particulièrement problématique est celui de la République Démocratique du Congo qui est le premier producteur mondial de cobalt. Le débouché principal de ce métal se trouve dans les batteries rechargeables des équipements électroniques et des véhicules électriques. 20 % du cobalt produit en RDC provient de l’exploitation minière artisanale. Ce type d’exploitation employait en 2012, selon l’UNICEF, 40000 enfants dans la seule région du sud du Katanga, soit environ un tiers du nombre total de travailleurs, beaucoup d’entre eux étant impliqués dans l’exploitation du cobalt. Ceux-ci travaillent dans des conditions extrêmement difficiles et sont exposés à des risques d’accidents, sanitaires et de violences physiques. Si le travail des enfants en RDC n’est pas propre au secteur minier, l’OIT indique que “le secteur minier est de loin le plus dangereux pour les enfants en termes de lésions mortelles” et que le “cobalt peut endommager le cœur, la thyroïde et les poumons et exacerber l’asthme professionnel”.

Par ailleurs, le BRGM* nous apprend que “malgré une tendance de fond vers la substitution du cobalt par du nickel dans les batteries Li-ion équipant les véhicules électriques, les batteries rechargeables équipant les appareils électroniques privilégient de fortes teneurs en cobalt et représentent 60% de l’usage du cobalt au sein des batteries rechargeables. Ainsi, le développement des technologies compatibles 5G devrait contribuer à tirer la demande en cobalt vers le haut.”

De façon plus général, les problèmes relatifs à la sécurité et la santé des mineurs se concentrent dans les extractions minières artisanales indique le rapport France Stratégie : “éboulement et explosion dans les mines ; inhalation des poussières, exposition à des radiations et à des produits chimiques toxiques à l’origine de maladies respiratoires, cancers, affections neurologiques et aberrations chromosomiques ; troubles musculaires et squelettiques liés à la pénibilité du travail ; maladies liées aux conditions d’hébergement des travailleurs (par exemple choléra)”.

L’industrie extractive, facteur clé de l’instabilité politique de certaines régions

Les conséquences de l’industrie minière ne sont pas seulement sociales et environnementales, elles sont aussi politiques. “La constitution des minerais stratégiques en sources de conflits et de guerres résulte du croisement conjugué d’enjeux locaux et globaux : d’une part, les luttes et rivalités à l’échelon national pour le contrôle des mines et de leurs retombées économiques et, d’autre part, la course internationale, souvent prédatrice, aux minerais indispensables aux innovations économiques et technologiques” explique Apoli Bertrand Kameni. C’est particulièrement le cas du coltan, le minerais contenant le tantale, métal qui a rendu possible la miniaturisation des équipements numériques. Ce minerais été un facteur clé dans « grande guerre d’Afrique » (1998-2003), qui a constitué le plus important conflit interétatique de l’histoire de l’Afrique contemporaine – avec plus trois millions de morts et un million de déplacés au total – et alimente encore aujourd’hui des luttes armées dans la région du Kivu en République Démocratique du Congo.

Déchets

La matérialité du numérique s’exprime particulièrement à travers les déchets. Les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE), dont font partie les déchets numériques, sont collectés en Europe à hauteur de 35%. Les déchets restants sont  mis en décharge, brûlés ou ont fait l’objet d’un commerce illégal et d’un traitement non conforme aux normes. Or, lorsqu’ils sont traités de façon impropres, les déchets numériques sont la source de pollution qui peuvent avoir des conséquences pour la santé. Les photos de la décharge d’Agbogbloshie, au Ghana, qui est l’une des plus grandes  monde, montrent de façon saisissante l’envers du décors de notre société numérique.

Énergie et émissions de gaz à effets de serre

En France, les trois quarts de la consommation d’énergie du secteur numérique provient de la phase d’utilisation des équipements. Elle se répartit entre les consommations des terminaux (70%), des réseaux (8%) et des centres de données (23%). Le quart restant provient de l’énergie consommée lors de la phase de production des équipements et infrastructures. Mais cette phase contribue à hauteur de 80% aux émissions de gaz à effets de serre. Cela s’explique par le fait que l’énergie consommée lors de la production est bien plus carbonée (gaz, charbon, pétrole) que celle consommée en France pour faire fonctionner les équipements terminaux (la production d’électricité en France reposant à 70% sur l’énergie nucléaire). 

Assemblage

Le vocabulaire de la dématérialisation gomme le travail humain nécessaire à l’extraction des matières premières, mais aussi celui pour assembler les équipements, qui peut être fait dans des conditions contraires au droit du travail, voire de travail forcé dans des camps de « rééducation » en Chine .

Perspectives

L’imaginaire d’un numérique immatériel est permis par l’éloignement géographique de la quasi-totalité, si ce n’est l’ensemble, des étapes de fabrication de nos équipements, principalement réalisés en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie.

Évidemment, le numérique n’est ni le seul ni le principal secteur consommateur de ressources minières. Mais la demande en certains métaux, tel le tantale, est spécifiquement portée par le secteur numérique. Voici une conclusion que livre le rapport de France Stratégie : « S’il est donc disproportionné de stigmatiser le numérique par rapport à d’autres secteurs sur ce terrain, l’objectivation de la consommation en métaux du numérique constitue un préalable indispensable à une prise de conscience trop longtemps repoussée. En effet, concernant le numérique, le principal enjeu pour la société est sans aucun doute de briser l’illusion d’un secteur immatériel, pour permettre une appréhension pleine et entière de ses impacts et à terme le développement de nouveaux leviers d’action. »

Pour faire face à la problématique des “minerais de conflits”, des réglementations se mettent en place (depuis le 1er janvier 2021 dans l’Union Européenne) mais dont la portée semble limitée.

Et face à la préoccupation croissante vis-à-vis des conséquences environnementales de l’industrie minière, des discours et initiatives pour des mines “responsables”, “soutenables” voire “propres” voient le jour depuis une dizaine d’années. La mine propre est bien sûr une illusion, une mine ne peut jamais être neutre. Mais peut-elle être “acceptable” ? Et, si elle peut l’être, une généralisation de celles-ci est-elle réaliste ? Cette question soit se poser au regard du contexte dans lequel nous nous trouvons :

  • Un secteur numérique en croissance, due à l’augmentation de la démographie et de la part de population souhaitant accéder à ces biens de consommation, ainsi qu’au développement de nouveaux usages et équipements, associé à une obsolescence rapide des équipements,
  • Une chaîne de production mouvante, complexe et mondialisée :
    • faisant intervenir une grande diversité de minerais, dont l’exploitation peut alimenter des problématiques économiques et géopolitiques,
    • avec  des exploitations minières dont la rentabilité est dépendante du cours financier des métaux qu’elles produisent, 
    • des métaux dont la demande fluctue au gré des innovations technologiques, avec une difficulté de répondre à court terme à une hausse de demande, d’autant plus dans des conditions “convenables”.
    • une production souvent localisée dans des États qui n’ont pas les moyens de faire respecter les réglementations en vigueur, lorsqu’elles existent.

Réduire les impacts du numérique et l’améliorer : stratégies couramment avancées 

Le recyclage

Outre les taux de collecte insuffisants, le recyclage des équipements numériques présente plusieurs difficultés. Notamment parce que l’utilisation des petits métaux sous forme d’alliages complexes rend difficile leur identification et leur séparation, et lorsqu’ils le sont, leur pureté devient insuffisante pour assurer les fonctions high-tech pour lesquelles ils étaient initialement utilisés. Par ailleurs, le recyclage peut avoir des coûts plus élevés que celui de l’extraction de la matière première, et les rythmes d’innovation peuvent rendre incertaine la rentabilité d’une usine de recyclage. La plupart des petits métaux utilisés dans les équipements électroniques présentent ainsi aujourd’hui des taux de recyclage inférieurs à 1%.

Les écogestes

« Un écogeste est un geste, souvent simple et quotidien, que chacun de nous peut faire afin de diminuer la pollution et améliorer son  environnement.» Souvent promu ils peuvent permettre de sensibiliser à une problématique, mais peuvent focaliser l’attention sur des actions qui ont relativement peu d’effets, faire reposer la responsabilité d’un « bon usage » sur l’individu et détourner d’une compréhension systémique des enjeux. Typiquement, si trier ses mails peut avoir des bénéfices en termes d’organisation personnelle, l’intérêt est marginal d’un point de vue environnemental et n’interroge aucunement les choix faits par des organisations ou des responsables politiques ou encore les modèles économiques du numérique.

Comment l’énergie individuelle à changer les choses peut-elle s’exprimer dans une organisation pour produire un changement à l’échelle de cette organisation ?

L’optimisation

La proposition la plus souvent avancée pour réduire l’impact d’un équipement, d’un procédé ou d’un service est d’améliorer sa performance. L’angle mort de cette approche est celui de l’effet rebond. L’effet rebond peut-être défini comme « l’augmentation de consommation liée à la réduction des limites à l’utilisation d’une technologie, ces limites pouvant être monétaires, temporelles, sociales, physiques, liées à l’effort, au danger, à l’organisation…»

Ainsi, l’amélioration des performances des voitures en matière de consommation de carburant n’a pas eu comme conséquence une baisse de cette consommation. Il s’agit d’un effet rebond dit « direct ». Il existe aussi des effet rebonds « indirects », lorsque des économies faites (sur le carburant par exemple) libèrent du pouvoir d’achat pour des dépenses d’une autre nature (par exemple, pour prendre l’avion). L’amélioration technique peut donc conduire à une augmentation des impacts plutôt qu’à leur diminution.

Malgré le fait que l’effet rebond soit un phénomène identifié depuis fort longtemps (dès 1865 par William Stanley Jevons qui constatait que la consommation anglaise de charbon avait fortement augmenté après que James Watt ait introduit la machine à vapeur – ce qui à l’époque n’était pas considéré comme un problème mais comme un signe positif de vitalité économique), l’amélioration de la performance est toujours aujourd’hui considéré comme une solution aux problèmes environnementaux, et un pilier du développement durable.

Appliqué au numérique, cela signifie que :

  • L’amélioration de l’efficacité énergétique ou de l’efficacité matière d’un équipement numérique, dans un contexte de production de nouveaux usages, ne permet pas de réduire les conséquences environnementales du numérique. Au contraire, c’est même cette amélioration qui peut permettre de nouveaux usages. C’est par exemple le cas de la 5g, qui en soit est plus performante que la 4g, mais a été pensée pour développer de nouveaux usages.
  • L’amélioration de l’efficacité énergétique est relative : Par exemple, lors du calcul de l’efficacité énergétique des smartphones, on ne tient pas compte de la génération précédente de “dumbphones” beaucoup moins gourmands en énergie, alors qu’ils étaient courants il y a moins d’une décennie.
  • Le numérique, utilisé pour l’amélioration d’un service ou d’un procédé (éventuellement dans un objectif de réduction d’impact environnemental) peut conduire à l’intensification de cet usage. L’exemple le plus classique est celui du covoiturage, dont le développement, grâce aux plateformes numériques, s’est en partie fait au détriment du train, et a entraîné une hausse de la fréquence de déplacements. 

Accélération et intensification

Finalement, des effets majeurs du numérique se trouvent dans l’accélération des flux (financiers, de marchandises) et l’intensification des activités qu’il rend possible. Jean-Marc Jancovici affirme ainsi que l’effet premier des techniques de l’information est l’augmentation des volumes de biens matériels produits ou consommés, « en facilitant l’efficacité commerciale, la gestion de la chaîne logistique pour des gros volumes, la recherche de nouveaux produits, et plus généralement l’accélération de l’activité des entreprises manufacturières. » 

Des effets qui se font ressentir dans nos vies quotidiennes, personnelles et professionnelles.

Le numérique peut-il être responsable ?

Face aux constats des conséquences socio-environnementales du système numérique les concepts de Green IT (“technologie de l’information verte”) puis plus récemment de numérique responsable ont été développés. Cependant, ceux-ci restent globalement dans la logique d’optimisation discutée précédemment. « Le numérique responsable permet la croissance de la productivité et de la performance. » peut-on par exemple lire. Les effets rebonds ne sont pas considérés, et les conséquences sur les populations à l’autre bout de la chaîne du numérique sont peu mises en avant si ce n’est absentes des discours.

Que signifie donc l’empressement des entreprises ou des organisations publiques à mettre en place des démarches de numérique responsable ? S’agirait-il d’une question d’image, ou de rendre le numérique acceptable ?

Si l’on regarde l’ensemble des conséquences socio-environnementales produites par le numérique, il est difficilement envisageable de le qualifier de responsable, ou soutenable, tant qu’il reste dans son modèle actuel d’obsolescence et d’expansion. Or ce modèle n’est pas remis en question. Le chercheur Jacques Combaz affirmait récemment que « l’effet rebond fait partie du modèle économique de la 5g », ce qui semble être confirmé par les appels à projets récent au développement de nouveaux services. Mais alors que le réseau 5g est encore en déploiement, la 6g que l’on promet 100 fois plus rapide déjà en préparation chez les industriels.

L’informatique quantique, un cas d’école

Autre innovation en préparation et recevant le soutien de financements publics  : l’informatique quantique, qui devrait dans certains cas d’applications précis permettre « une accélération exponentielle du temps de calcul ». Des gains environnementaux sont attendus : « L’avantage quantique pourrait-il être environnemental ? Plus efficaces que les ordinateurs conventionnels, les calculateurs quantiques pourront résoudre des problèmes complexes plus rapidement, réduisant potentiellement le coût environnemental du numérique. Surtout, selon une étude du BCG, le calcul quantique pourrait accélérer la transition écologique dans un futur proche. “Après le Covid-19, la prochaine crise majeure pour l’humanité sera liée au changement climatique”, avertit Jean-François Bobier, associé du cabinet, lors d’une conférence au Quantum Business Europe. Face à ce constat, le calcul quantique pourrait offrir une solution, en permettant “d’optimiser les usages”, affirme-t-il. Au-delà d’optimiser les flux de transports et la consommation d’énergie – réduisant ainsi la pollution – le calcul quantique permettra surtout des progrès majeurs dans la science des matériaux. » Ainsi, « en signant un partenariat avec la start-up britannique Cambridge Quantum Computing, le groupe Total s’engage dans le calcul quantique. L’objectif : développer des algorithmes quantiques permettant d’améliorer les matériaux utilisés pour le captage de CO2. » Autre débouché dans la prospection des ressources naturelles grâce à des capteurs ultra-sensibles, technologie quantique aujourd’hui la plus aboutie. 

L’optimisation des flux est présentée comme une source de gains environnementaux et la problématique environnementale est réduite à une question de CO₂, contrainte dont l’on pourra peut être s’affranchir grâce au stockage, permettant ainsi d’extraire toujours plus de ressources… sans considération pour les conséquences directes et tangibles qui en découlent. Par ailleurs, la rhétorique du retard joue déjà  à fond : « La France est pour l’instant à la traîne sur le développement de  l’informatique quantique et il devient nécessaire pour l’Hexagone de se  mettre en ordre de bataille si le pays entend vouloir rivaliser face à  d’autres puissances. » nous dit l’Usine digitale…

Le numérique, un commun négatif ?

Le pionnier de l’écologie politique André Gorz, dans le texte « Leur écologie et la nôtre » publié en 1974,  proposait une devise pour une société écologique et juste : « Seul est digne de toi ce qui est bon pour tous. Seul mérite d’être produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. Nous pouvons être  plus heureux avec moins d’opulence, car dans une société sans privilèges, il n’y a pas de pauvres. » Force est de constater que le numérique tel que nous le connaissons n’est pas bon pour tous, et semble difficilement pouvoir l’être. Peut-être faut-il le considérer comme un « commun négatif », dont la définition proposée par juriste Lionel Maurel et le philosophe Alexandre Monnin est la suivante  :

« Les communs négatifs désignent des “ressources”, matérielles ou immatérielles, « négatives » tels que les déchets, les centrales nucléaires, les sols pollués ou encore certains héritages culturels (le droit d’un colonisateur, etc.). Tout l’enjeu étant d’en prendre soin collectivement (commoning) à défaut de pouvoir faire table rase de ces réalités. Aussi s’agit-il d’un élargissement de la théorie classique des communs, notamment par rapport à l”approche « positive » des Commons Pool Resources proposée par Elinor Ostrom, qualifiée parfois de bucolique par Alexandre Monnin. L’approche par les communs négatifs tourne autour de deux axes majeurs a) le fait d’accorder une valeur négative à des réalités souvent jugées positives – les réserves d’énergie fossile, le numérique, etc. (ce que l’on pourrait qualifier de lutte pour la reconnaissance en considérant que tout commun est d’abord un incommun chargé d’une conflictualité) et b) le fait de bâtir de nouvelles institutions susceptibles de permettre à des collectifs de se réapproprier démocratiquement des sujets qui leur échappaient jusqu’à présent, en particulier la co-existence avec les communs négatifs, plus ou moins mis à distance (on peut songer aux récentes mesures prises par des maires au sujet des pesticides mais aussi au numérique demain, sur le même modèle). Cette réappropriation par le détour de nouvelles institutions pose de nombreuses questions : d’échelles, de compétences, de subsidiarité, de droit ascendant, etc. Par ailleurs, les communs négatifs peuvent induire l’idée de communautés de non-usage, autrement dit, de collectifs cherchant à ne plus utiliser certaines entités autrefois qualifiées de ressources (à l’opposé, cette qualification constituait clairement une désinhibition facilitant et légitimant les démarches extractivistes).   

Faire avec le numérique 

Nous vivons dans une société numérique et il est difficilement envisageable pour une organisation de s’en passer. Il s’agit donc plutôt de trouver un compromis acceptable entre les objectifs de l’organisation et son engagement face aux enjeux posés par le numérique. Voici quelques propositions pour adopter une forme de tempérance numérique et être un acteur engagé sur les enjeux sociaux-environnementaux du numérique.

Avoir une approche distanciée de l’innovation

L’idée d’un progrès inéluctable et linéaire, souvent réduit à une dimension technique, engendre la rhétorique du retard, empêche toute réflexivité, et génère finalement des prophéties autoréalisatrices». « Peut-on sauver l’idée d’un progrès humain sans céder au messianisme de l’innovation technique ? » 

Impliquer ses membres dans ses choix technologiques

L’ensemble des personnes d’une organisation est partie prenante du numérique. Dans une entreprise, la prise en compte des enjeux du numérique ne peut pas être de l’unique responsabilité de la DSI (Direction des Systèmes d’Information) ou du département RSE. 

Par ailleurs, partir du travail réel des salariés peut être à la fois bénéfique pour la qualité de vie au travail et du point de vue environnemental. Les innovations produites lorsqu’on implique les salariés sont plus souvent organisationnelles que technologiques, ou en tout cas mobilisent des solutions techniques plus sobres.

Louer ses équipements ou les acheter reconditionnés

Nous renvoyons au chapitre « Quelles sont les alternatives à l’achat du neuf ? » du «  Guide pratique pour des achats numériques » récemment publié par l’État. S’agissant de la location, la coopérative Commown propose un service que l’on pourra trouver intéressant.

Concevoir différemment ses services web 

Il s’agit de d’abord de commencer par se demander : « Est-ce qu’il faut numériser ? ». Est-ce que le numérique est la solution la plus pertinente pour atteindre mon objectif ? Tout n’est pas reproductible par le numérique : en numérisant, qu’est-ce que l’on perd, qu’est-ce que l’on gagne ?

Ensuite, comment numériser ?

  • Se fixer un budget « kilo-octet ».
  • Concevoir pour les conditions d’usages les plus difficiles : équipements anciens, mauvaises conditions d’accès au réseau. On évite ainsi de participer à la création d’obsolescence, et cela peut être bénéfique du point de vue de l’« inclusion . Pour cela, on peut réduire l’utilisation des scripts, le nombre et le poids des médias (images, vidéos), ne pas utiliser l’usage de services tiers de captation de données .
  • Documenter le travail effectué et ouvrir cette documentation, pour permettre à d’autres personnes de comprendre le arbitrage effectué et éventuellement les reproduire.

Le numérique que nous connaissons est construit sur des logiques d’illimité, d’instantanéité et d’accessibilité permanente, qui peuvent être remises en question. Le chapitre « Les pratiques soutenables existantes » du cahier « Situer le numérique ». présente des expériences différentes du numérique.

Ouvrir de nouveaux imaginaires

Une organisation peut participer à ouvrir de nouveaux imaginaires du numérique et de l’innovation.

  • Quel imaginaire véhicule-t-elle dans ses discours ? 
  • Comment peut-elle permettre de rendre visible ce qui a été invisibilisé, c’est à dire le travail humain et la matérialité sur lequel repose le numérique .
  • Peut-elle remettre l’humain au cœur de son attention ? En se focalisant quasi-exclusivement sur le CO2, n’est-on pas à nouveau dans quelque chose d’intangible, comme le numérique immatériel ? N’est-ce pas une façon d’invisibiliser les conséquences très concrètes sur des populations et des milieux de vie ? Dans les entreprises, la question environnementale commence à être discutée, mais pas la question sociale, pourquoi ? Est-ce que cela veut dire que la première est devenue inoffensive ?

Les questions que le Collège des Bernardins doit se poser 

  • Quels choix d’outils numériques compatibles avec les équipements existants (du collège) ?
  • Comment s’assurer que les services proposés par le collège soient accessibles même avec des équipements peu performants ?
  • Comment arbitrer entre la raison d’être du Collège et sa volonté d’inclusion d’une part, et les enjeux de tempérance numérique d’autre part ?
  • Le numérique est-il vraiment utile à la raison d’être du Collège ? En interne / en externe.
  • Comment impliquer les parties prenantes dans les choix ? Comment s’assurer qu’elles soient sensibilisées aux enjeux environnementaux et humains ?
  • Quel imaginaire du numérique véhicule le Collège ?

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